Il suffit d’ouvrir les yeux sur un écran pour qu’aussitôt, une marée noire d’actualités vienne se déverser sur nous. Guerres, catastrophes, corruption, effondrements, menaces. L’actualité est moche. Elle pue le sang, le plastique brûlé et le mensonge bien emballé. Pourtant, dans ce même monde, au cœur de ce même chaos, un papillon se pose sur une pierre tiède. Une mère chante doucement à son enfant. Un vieil homme sourit en regardant le vent jouer dans les feuilles. La vie, elle, reste belle. Profondément. Silencieusement. Inlassablement.
Le chaman, depuis la nuit des temps, marche entre ces deux mondes. Il entend les cris de la souffrance collective, mais il danse aussi avec les esprits de la forêt. Il ne nie pas l’ombre, il la traverse. Il ne s’échappe pas du réel, il s’enracine davantage. C’est là la première leçon de la voie chamanique : voir le monde tel qu’il est, sans fard, mais ne pas s’y perdre. Car l’âme humaine n’est pas faite pour la surcharge permanente d’un flux d’informations distordu. Elle est faite pour le mystère, pour la présence, pour le sacré.
Chaque jour, une guerre, une catastrophe fait rage sur nos écrans. Mais chaque jour aussi, un lever de soleil effleure la peau du monde. La vie n’attend pas que l’actualité lui donne la permission d’être belle. Elle l’est par essence. Le colibri qui butine ignore les prévisions économiques. L’eau qui coule ne lit pas les éditoriaux. Et notre souffle, ce simple miracle que nous oublions tant, continue de nous relier au Grand Tout.
Être pragmatique, ce n’est pas se résigner. C’est reconnaître que l’on vit ici et maintenant, dans ce corps, dans cette époque. Le chaman ne fuit pas dans des illusions lumineuses. Il choisit, en conscience, de semer du beau là où l’actualité a labouré la terre de peur. Il écoute les nouvelles, mais il écoute aussi les arbres. Il pleure les tragédies, mais il rit autour du feu. Il vote, il milite parfois, mais il cueille aussi des plantes médicinales et parle avec les ancêtres.
La modernité nous pousse à croire que la beauté est un luxe, un divertissement pour les naïfs. Mais c’est l’inverse. La beauté, la vraie, celle qui surgit d’un chant, d’un regard, d’une présence, est un acte de résistance. Un acte sacré. Car elle nous rappelle ce que nous sommes nombreux à oublier : que nous sommes vivants. Que nous sommes reliés. Et que nous avons, même au milieu des ruines, la capacité de créer, de guérir, de bénir.
Oui, l’actualité est moche. Et non, cela ne nous oblige pas à devenir laids à notre tour. La vie est belle, pas dans le déni, mais dans la profondeur. Dans ce que le chaman appelle l’axe : l’alignement entre la terre, le ciel, le cœur humain et tout ce qui vit.
Alors, peut-être que ce que nous appelons « actualité » n’est qu’une infime partie de la réalité. Et que l’immensité du vivant, elle, continue de chanter sous les radars. À nous de tendre l’oreille. À nous de marcher dans ce monde blessé comme on traverse une période sombre : avec courage, avec humilité et avec amour.